L’ART DU POÈTE

Publié le par RICHARD RENAUDIN

                                                                
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   D’où vient « l’art d’évoquer, de suggérer les sensations, les impressions, les émotions par un emploi particulier du langage, par l’union intense des sons, des rythmes, des harmonies, des images etc. » ?
   Face aux diversités et sophistications de la poésie, je voudrais introduire ce livre en définissant le concept fondamental de cette discipline pour me mettre autant que possible en osmose avec le lecteur.

   Il nous faut pour cela remonter à l’origine, ô combien éloquente, de ce mot : « poiein», verbe grec signifiant
« CRÉER ». Ainsi l’apanage de l’amant du Parnasse serait-il d’engendrer de la beauté, de créer un impact chez quelqu’un d’autre par la qualité de sa communication, d’imaginer des moyens d’émouvoir ou de faire savoir. Indubitablement le poète instille de l’amour, de l’émotion, de l’esthétisme. Cela lui appartient d’abord, il le partage ensuite.
   Will Durant, émérite historien et philosophe du milieu du 20è siècle, nous trace un cheminement édifiant :
la prosodie aurait fait son apparition chez les prêtres de Delphes afin de réciter les oracles. Le poète se serait ensuite sécularisé pour devenir  «l’exécutant des chants religieux, le rédacteur et le conservateur des légendes héroïques et le compositeur qui mettait ses œuvres en musique pour l’instruction de la populace et des rois. »
   Si l’art, dans son ensemble, serait «à ses origines inspiré par le désir d’orner et d’embellir le corps humain »,
la poésie plus spécifiquement  «peut nous plaire par le rythme qui s’accorde agréablement avec le mouvement de notre respiration, la pulsation de nos veines, les majestueuses oscillations de l’hiver et du printemps, du flux et du reflux, de la nuit et du jour. ». « Et de même que l’amour de soi et de l’être aimé, quand il déborde, s’étend à la nature entière, ainsi le désir de créer de la beauté rayonne de l’individu sur le monde extérieur. C’est pour l’âme un besoin que d’exprimer ses sentiments d’une façon objective, en se servant pour cela de la couleur et de la forme ; aussi l’art apparaît-il quand l’homme entreprend d’embellir l’univers. »
    Cependant il semble que les formes poétiques remontent aux 10 000 ans qui nous séparent de la création des Védas. La transmission du savoir étant à cette époque exclusivement orale, les rimes, et tout ce qui constitue la musique de la poésie, auraient été élaborées pour faciliter la mémorisation d’océans de connaissances. Se doutait-on de la fécondité d’une telle inventivité ?  

   Le poète se doit de communiquer. Ainsi je ne partage pas le point de vue de certains confrères se confinant à l’hermétisme. La poésie est un effort vers l’extérieur et non l’inverse. Cette opinion m’a valu de l’opposition, minoritairement (et des encouragements), mais quel objectif décent n’en rencontre-t-il pas ? Libre à chacun d’enrichir sa poésie tant qu’il communique et apporte des lumières, la vie étant déjà suffisamment labyrinthique et souvent ténébreuse !
   Ainsi je crois que le favori d’Apollon veut, par ses efforts, partager un bonheur ainsi que le décrit George Bernard Shaw : « Nous n’avons pas plus le droit de consommer du bonheur sans en créer que de consommer de la richesse sans travailler », idée à laquelle Georges Duhamel fera écho. Le courtisan de la muse aspire à la grandeur comme l’écrivit Louisa May Alcott : « Mes plus hautes aspirations sont là-bas, très loin dans les rayons du soleil. Peut-être que je ne les atteindrai pas, mais je peux toujours lever les yeux et voir leur beauté, y croire et essayer de suivre la direction qu’ils m’indiquent. »

   Pour finir, le barde invite à un voyage en deux sens : étant donné que chaque homme ou femme ne peut visiter tout l’univers en une vie, et vu les différences de sensibilité, d’intelligence et d’éducation, le poète offrira des images qui n’ont pu être vues. Au passage, il fera écho à votre univers, tel un frère spirituel. Par son travail d’abeille, il attrape des étincelles et les assemble pour éclairer le tableau d’une vérité vibrante, transcendante et difficile à garder en vue.
   Par ailleurs, il indique une voie vers des moments à vivre : il est des circonstances auxquelles on assiste et qui, par leur concours, tel que l’interaction des regards, et par la multitude des détails, ne peuvent qu’être esquissées par les mots comme une forme dans le brouillard. Comment décrire avec exactitude l’esthétique et la variation subtile de ce qu’expriment les yeux ? Comment dire tout ce que cela touche en vous, ce que cela évoque, ce que cela rappelle de votre vie commune avec cette personne ou répond à certains espoirs (les sentiments ou richesses que vous espériez voir naître chez cette personne)
? Comment saisir complètement dans des mots l’alchimie entrant en action lorsqu’une attention entre dans la vôtre, lit en vous et ressent en ne soufflant mot? Comment décrire cet envol, cet arrêt du temps, cette télépathie, ce monde de beauté ? L’écrivain peut tendre vers l’absolu seulement et quand même nous satisfaire. Il peut aussi inventer des histoires, mais s’il relate une observation il peut, grâce à son art, encourager à vivre des circonstances car, en témoin, il vous indique seulement le chemin vers la vraie jouissance : la vie réellement vécue.

   Je souhaite ainsi vous livrer ce que je possède en moi, fruit de nombreuses découvertes, rencontres et voyages, en vous faisant traverser un itinéraire personnel, car voici ce dont ce monde a besoin : d’idées personnelles échappant à une volonté robotique d’approbation de masse ou d’opacité autosuffisante, mais plutôt recherchant la décence.

Cordialement.

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